L'usage de décors brodés dans l'habillement - introduction.

Nous avons vu quelques points de broderie de l'époque, des techniques appliquées à la broderie, les costumes des artisans et les outils.

La question de l'existence de la broderie n'est évidemment pas sujette à caution, il faut néanmoins s'intéresser aux usages de ces broderies : Par qui ? Pour quoi ? sont-elles utilisées. Est-ce que tous les décors brodés sont utilisés de la même manière ?

Ce premier article est une introduction aux différents usages des décors brodés au Moyen-âge dans l'habillement. J'ai écarté le mobilier (civil et liturgique) car la longueur de l'article me semblait déjà suffisante. En outre, je m'accorderai ainsi une pause pour me permettre de traiter ces usages de manière plus approfondie plus tard. Cet article était déjà en préparation depuis plusieurs années, le couper me permet d'enfin le publier sans pour autant en bâcler tout un pan.

Dans les articles à venir également, je vous présenterai quelques exemples de broderies (parfois terminées, parfois en cours) que nous réalisons dans le cadre de l'atelier de brodeurs. Nous évoquerons alors plus en détail les sources, les techniques et les matériaux.

Si l'atelier de brodeurs et les brodeurs eux-mêmes sont fixés dans une aire spatio-temporelle, les ouvrages proposés sont d'origine plus étendue. En effet, la variété des styles de broderies, des écoles, nous semblait aussi primordiale à évoquer pour illustrer la richesse de l'art de la broderie au Moyen-age et, à titre personnel, passionnant à découvrir et approfondir. Nous nous intéresserons donc aux broderies occidentales du XIIe au XIVe siècles !

Introduction : les décors brodés comme marqueur social et symbolique

Marqueur social

A une époque où la pusillanimité (où la timidité excessive, que nous appellerions fausse-modestie aujourd'hui) fait partie des précurseurs de nos péchés capitaux aux côtés de l’orgueil (la superbe)[1], s'habiller et se parer conformément à son rang est une question débattue à la fois par les moralistes et par les législateurs. Au cours du XIIIe siècle, le prix et la nature des étoffes, les matières que chacun peut porter selon son rang sera légiféré, au travers de différentes lois somptuaires[2]. Les décorations des vêtements sont, entre autre, un marqueur fort de l'appartenance sociale.

Des motifs religieux ?

rogerII.jpg Manteau de cérémonie de Roger II de Sicile vers 1130.

Les motifs des décors apportés sur les vêtements et le mobilier répondent également à des habitudes. Si des broderies aux motifs religieux nous sont parvenues en très grand nombre, c'est que le mobilier religieux et les trésors ecclésiastiques ont bénéficié d'une meilleure conservation. D.A. Bidon[3], nous apporte des éclairages sur l'usage des motifs des décors laïcs et religieux.

En effet, les décorations des vêtements mais aussi des maisons et mobiliers des laïcs ne semblent que peu imprégnés de scènes religieuses. Ce n'est, semble-t-il, pas au travers de l'art et du décors que la religion imprégnait le quotidien. Les vêtements laïcs ne sont pas décorés de motifs religieux (mis à part quelques boucles ou fermaux gravés de l'inscription Ave Maria [4]) et les tissus d’ameublement ne le sont que très rarement et encore, uniquement dans les demeures les plus riches (bien que les scènes profanes : chasse, scènes courtoises, aient eues plus de succès, y compris dans les châteaux.)

Entrent dans cette catégorie, certains vêtement royaux ou impériaux. En effet, les insignes royaux sont tout aussi chargés de symbolique que ceux de la liturgie. On peut le constater en partie dans le vocabulaire qui ne semble pas différencier certains ornements royaux des vêtement sacerdotaux (pour la dalmatique, par exemple). Dans ce cas, le vêtement du pouvoir est un vêtement dont la symbolique[5] est aussi chargée que celui du culte.

Armoiries

fortz.jpg Fragment de broderie héraldique anglaise aux armes de Guillaume de Fortz (décédé en 1260) et de sa seconde femme Isabelle (mariée en 1248). Kay Staniland, Les brodeurs, ed. Brepols, 1992.

Avec le développement de l'héraldique, la broderie de blasons se développe peu à peu. Si l'on pense aux cotte d'armes, les aumônières aux motifs héraldiques existent aussi. Elles permettent d'afficher les armoiries de sa maison (exemple l’aumônière XIIIe aux armes de Castille) mais aussi, plus tard, symbole d'union : lors d'un mariage, une aumônière avec les armes des deux familles peut être brodée (Par exemple, l'aumônière aux armes de Guillaume de Fortz et de sa femme Isabelle -mi-XIIIe).

Les vêtements de la famille royale espagnole, retrouvés à Burgos, (nous reviendrons dessus) sont en partie décorés avec les armoiries, mais là encore, il est probable que ces décors soient réservés à un usage purement solennel.

Usages des broderies

Vêtements

Broderie directe et coutures décoratives

Nombreux artefacts conservés ou exhumés lors de fouilles archéologiques, présentent des coutures de finition décoratives. La couture décorative, si elle n'est pas le fruit du travail d'un artisan brodeur est sans doute la principale source de décorations directe sur les vêtements. Selon la technique utilisée (point de boulogne par exemple) elle ne demande pas plus de ressources ni de temps qu'un simple ourlet.

encolure-02.jpg Exemple de reconstitution de coutures décoratives d'après les fouilles du Groenland. Une robe d'artisan au XIIe siècle réalisée en 2008.

Les vêtements retrouvés sur le site de Herofjnes[6] présentent ce genre de coutures : ourlets réalisés sur l'endroit du vêtement et fixés avec des rangés de points avant. La tunique de Ste Élisabeth de Hongrie présente un point de feston en lieu et place de l'ourlet[7].

bonnetbrigitte3.jpg Bonnet de Ste Brigitte

Autre type de couture décoratives que l'on retrouve au moyen-âge sur les coiffes : les broderies ajourées. Un exemple de pièce parvenue jusqu'à nous est la coiffe de Ste Brigitte étudiée en 2008 par Isis Sturtewagen, si elle est datée entre le 13e et le 16e siècle (!) elle correspond en forme aux représentations de coiffe simple que l'ont peut retrouver aux XIIIe et XIVe siècles. Mais d'autres sources viennent confirmer le fait que ce type de coiffe et de couture décorative a pu exister assez tôt, comme sur cette enluminure où le bonnet du baigneur semble avoir une couture décorative en croix en son centre.

cale-10.jpg De arte venandi cum avibus. 1232 - 1266, Pal.lat.1071

Vêtements brodés directement

En dehors des coutures décoratives, il n'existe pas de trace de vêtements brodés directement de motifs ou de frises simples. Si les représentations de vêtements décorés sont difficile à interpréter en raison du manque d'information (polychromie sur les sculptures) ou de l'échelle de représentation (miniatures enluminées qui imposent de recourir à des raccourcis graphiques), il ne semble pas non plus que les décorations directes soient très présentes, en général, se sont des bandes de décoration qui semblent appliquées et, une fois encore, leur nature reste sujette à interprétation. On peut l'expliquer de plusieurs façons (qui ne s'excluent pas mutuellement).

La première, comme je tente de le rappeler à travers mes articles, si la broderie peut sembler très présente, elle est réservée à une élite (sociale et financière). Les vêtements ainsi que les matériaux ont des coûts très élevés. La seconde, qui en découle en partie (mais pas seulement), c'est qu'un vêtement brodé directement est plus fragile et s'entretient moins facilement. Il est également moins durable. A une époque où les vêtements faisaient naturellement partie des héritages, on imagine difficilement jeter une cotte ou un manteau encore en bon état parce que la broderie est abîmée. Les solutions à ce problème sont de deux ordre : soit les vêtements ne sont pas décorés, soit les décorations sont amovibles.

0xC95FED06E45A6A539A55C4942C50FDC3.jpeg Vêtements de Göss, cape, 1260, Musée Autrichien des arts appliqués, Vienne.

Néanmoins, des vêtements brodés directement nous sont parvenus. Se sont des pièces exceptionnelles et conservées à ce titre, il faut y voir un usage qui l'est tout autant : vêtements d'apparat que se soit dans le cadre liturgique ou royal (on en revient au manteau de Roger II roi de Sicile cité plus haut, ou le manteau impérial d'Otton IV). Un autre exemple exceptionnel est l'ensemble des vêtements dits de Göss conservés au Museum fur Angewandte Kunst, à Vienne.

Appliques de galons et décors brodés

Adlerdalmatika_01_small.jpg ''Dalmatique aux aigles, regalia du St Empire Germanique, 1350.
Photo: Andreas Praefcke, via Wikimedia Commons.

Des médaillons brodés et appliqué se retrouvent essentiellement dans des contextes solennels (religieux, royaux, impériaux), comme par exemple sur la Dalmatique aux aigles (insigne du Saint Empire romain).

Des galons peuvent être appliqués sur certaines parties des vêtements des nobles. En se basant sur l'iconographie du costume il est difficile de déterminer la technique de fabrication de ces galons mais on peut supposer que certaines puissent être brodés. J'ai discuté de l'opportunité de réaliser de tels galons dans mon article sur le costume noble au XIIIe, les romans et autres textes littéraires médiévaux nous indiquent que des bandes d'orfrois pouvaient être appliquée sur les tenues les plus riches. Ces indications doivent toujours être remises dans le contexte de la production littéraire, en effet, comme je le notais dans mon article sur la mode féminine au XIIIe siècle, Un roman courtois au XIIe siècle était, dans une certaine mesure, une chronique de mode ; on attendait de lui la description de robes de grand luxe et de chefs-d'œuvre de haute couture.[8]

Accessoires

Aumônières

aumoniere_1180.JPG Aumônière en soie, fin XIIe conservée à Chelles.

Les aumônières, objet du quotidien chargé de sens, peuvent être brodées. Les exemples ne manquent pas, à ce sujet, je vous propose de vous reporter à mon article sur les aumônières.

Ceintures

Si la plupart des ceintures précieuses qui nous sont parvenue sont plutôt décorée grâce à des techniques de tissages à carte sophistiquées ou des appliques de joaillerie, la ceinture semble faire partie des accessoires qui peuvent être brodés. Dans mon article sur le costume de brodeuse fin XIIe, je citais le roman de la rose ou de Guillaume de Dole :

Savez vous de quele feture Cele ceinture estoit ouvrée ? El estoit de fin or broudée a poissonez et a oisiaus.

Le roman de la rose, Jean Renart, 1210

On peut s'interroger sur la réalité qui se cache derrière le mot broudée dans cet extrait du Roman de la rose ou de Guillaume de Dole.

En effet, est-ce que coudre des appliques sur une ceinture tissée peut être qualifié de broderie ?

Est-ce que la technique de brochage en tissage à carte peut être assimilé ou désigné poétiquement par ce terme ? Dans cette reconstitution de galon, Micky a réalisé un motif de petits oiseaux. Le va et viens du fil broché peut ressembler à du point compté en broderie ?

Un autre exemple de ceinture brodée est la ceinture de Ferdinand de la Cerda. En soie tissée, elle est richement brodée de perles qui forment des motifs héraldiques.

Chapeau, bonnets, cales

Outre les bonnets masculins ou féminins que nous avons évoqué plus haut qui nous offrent de magnifiques exemples de coutures décoratives, la décoration des couvre-chef fait une fois partie de ces exemples difficiles à appréhender. En effet, les coiffes décorées qui nous sont parvenues sont celles de la famille royale espagnole avec la coiffe de l'infante de Castille et le chapeau de Ferdinand de la Cerda :

4.jpg Bonnet de Fernando de la Cerda (1255-1275). Brodé de perles aux armes de Castille et Leon comme l'ensemble de ses vêtements, Museo de Telas Medievales de Burgos.

On le voit encore une fois, il s'agit d'une pièce entièrement brodée aux motifs symboliques. Difficile d'en tirer une généralité sur la décoration des coiffes car c'est justement sur l'extravagance de son chapeau que se concentrent le pire des moqueries dans Helmbrecht le fermier.

Dans les représentations, en dehors des frontels richement décorés de pièces d’orfèvrerie, le retable de l'Enfance du Christ de la chapelle de la Vierge de la Basilique de St Denis, présente une femme au touret dont on peut deviner une trace de décoration en polychromie. Ici encore, difficile de trancher sur la réalité matérielle qui se cache derrière cette sculpture, mais on devine encore une fois qu'il nous manque des informations pour tirer des conclusions définitives. S'il semble que les broderies de la coiffe de Ferdinand de la Cerda sont réservé à une élite et un usage solennel (ce qui est probablement l'erreur d'Helmbrecht), il ne faut probablement pas l'interpréter l'idéal de simplicité[9] comme une absence de décorations ou de broderies.

Conclusion et perspectives de reconstitution

Ce tour d'horizon est volontairement (une fois de plus) assez généraliste et les exemples que j'ai utilisés s'étendent sur 3 siècles et presque toute l'Europe ! Mais si, dans une optique plus fine de reconstitution, il faut prêter attention aux variations parfois subtiles, aux changements de mode, les grandes lignes dégagées ici me semblent toujours valables. Les décors brodés (mais pas uniquement) sont des marqueurs fort. A la fois économique, sociaux et symboliques.

Toutefois, comme souvent pour cette période, la documentation sur les catégories sociales intermédiaires nous fait cruellement défaut et les artefacts conservés souffrent probablement d'un grand biais de conservation. On l'a vu à plusieurs occasions, on peut se trouver face à des problèmes d'interprétation.

Est-ce que la ceinture brodée de la belle Liénor est un indice suffisant pour proposer des ceintures brodées pour la haute société en dehors de la famille royale espagnole ?

Est-ce qu'il faut impérativement bannir la broderie des bonnets et autres coiffes sous peine d'être la cible de moqueries comme Helmbrecht le fermier ou la mesure et la conformité aux usages de son rang permettent de s'autoriser à décorer son couvre-chef ?

Plutôt que d’énoncer des règles strictes d'usage, je préfère laisser à chacun le soin de se forger son opinion éclairée sur ce qu'il est raisonnable ou non de réaliser.

Notes

[1] Carla Casagrande, Silvana Vecchio. Histoire des péchés capitaux au Moyen-âge. Aubier, 2003.

[2] Heller, Sarah-Grace. Fashion of medieval France. Boydell & Brewer, Cambridge. 2007.

[3] Alexandre-Bidon, Danièle. Une foi en deux ou trois dimensions ? Images et objets du faire croire à l'usage des laïcs. Annales. Histoire, Sciences Sociales, Année 1998, Volume 53,

[4] Egan G., Pritchard F. ; Dress Accessories ; Boydel Press. p.255

[5] Alcamo, Jean-Claude. Le manteau de Roger II roi de Sicile, Réinterprétation de la symbolique de l'image. Histoire et Images Médiévales n°42. Février - Mars 2012.

[6] Ostergard, Else. Woven into the earth.

[7] Anderlini, Tina. Le costume médiéval au XIIIe siècle, Heimdal.

[8] J. Frappier, Étude sur Yvain ou le chevalier au lion de Chrétien de Troyes, Paris, SEDES, 1969

[9] Expression de Gil Bartholeyns dans : Bartholeyns G., L'enjeu du vêtement au Moyen-âge ; Le corps et sa parure, 2007.

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