Celles qui n'étaient pas des cartes
L'histoire de la cartographie s'intéresse à la production de connaissances, la commercialisation et la diffusion des cartes. A ce titre, les cartes brodées, même anciennes, dans une version purement décorative ou créative sont restées longtemps hors de ce champ.
Avec l'avènement des études de genre, la question de faire entrer cette pratique dans le champ de la cartographie ou de l'histoire de la cartographie n'allait pas de soi. Jusqu’à récemment l’histoire de la cartographie ne les étudiait pas, soit parce qu’elles étaient considérées comme des objets décoratifs, soit parce que produites par des jeunes filles dans un contexte éducatif. Ces dernières n'étaient abordées qu'au travers du prisme de la diffusion des modèles à broder (impression des modèles).
Cette carte a été brodée dans un cadre éducatif en Angleterre vers 1780-1790. Elle est assez inhabituelle, car elle représente l'Europe jusqu'aux frontières de l'Asie et l'Afrique. Les frontières et les textes sont imprimés et les frontières et décors sont brodés par dessus.
Quel peut être l'intérêt de les étudier ?
Savoir par qui elles ont été brodées, dans quel but et dans quel contexte permet de comprendre le rôle culturel de ces cartes dans la société où elles ont été produites.
En 2015 dans Stitching the World Judith Tyner explique que ces broderies sont à l’intersection de la cartographie, des travaux d’aiguille et de l’éducation des femmes. Les ignorer, c’est perdre des leçons de géographie.
Aujourd’hui, les cartes brodées sont entrées dans le champ de l’histoire de la cartographie et elles nous permettent d’évoquer pleins de sujets connexes.
Débuts de la cartographie brodée, le temps de la colonisation
Les premières cartes brodées que l’on connait l’ont été à l'école en Angleterre puis aux États-Unis au cours des 18e et 19e siècles.
A cette époque, les travaux d’aiguille sont naturalisés, c’est à dire qu’on considère que se sont des talents naturels chez les femmes. On fait donc broder aux jeunes filles des sujets d’apprentissages tels que des abécédaires mais aussi des cartes à partir du 18e siècle.
Cette carte brodée en 1780 est plus classique et représente l'Angleterre et ses différentes régions.
Pourquoi, en particulier dans l’Angleterre du 18e siècle, se met-on à faire broder des cartes aux petites filles ?
Les cartes étaient déjà très à la mode depuis la fin du moyen-âge et la période des grandes explorations maritimes par les Européens. Il y avait un engouement pour ces mondes que l’on découvre, avec leur faune, leur flore et leurs peuples que l’on s’applique à décrire avec méthode… mais pas seulement.
L'émergence de politiques nationalistes et surtout la colonisation poussent l'enseignement de la géographie, ce qui passe par l'apprentissage de cartes.
Cette broderie de la fin du 18e siècle, montre la cartographie du monde après les 3 voyages de James Cook (1768 à 1779). L'enthousiasme pour la découverte de nouveaux territoires est telle que les jeunes filles brodent alors dans le cadre éducatif les cartes les plus récentes : l'amérique du nord y est bien cartographiée, l'Australie est présente même si imprécise.
Les cartes, les globes terrestres, y compris brodés sont des outils importants pour développer le sentiment d’appartenance nationale et faciliter l’appropriation de territoires nouvellement colonisés.
Cette rare carte brodée d'origine Française présentée à l'impératrice (depuis avril 1810, l'impératrice est Marie-Louise d'Autriche et plus Joséphine. La carte indique une présentation à l'impératrice en mai 1810, pour quelle impératrice, en revanche, la carte était destinée ? On peut raisonnablement imaginer Joséphine) n'est pas un travail scolaire mais, le travail de Fanny le Gay, à Rouen, dont on connait également une carte brodée d'Europe, conservée au Fitzwilliam museum de Cambridge. Le décor, loin des frises de petites fleurs des jeunes filles Anglaise, nous offre un condensé de néo-classicisme, pompeux, lourd, prétentieux, qui évoque l'empire et l'Europe qui colonise le monde (oui, bon, je suis pas ultra fan).
Ce n’est certainement pas par hasard que les globes terrestres brodés nous viennent des écoles de jeunes filles en Amérique du nord. Ils permettent de représenter le lien qui unit les colons à leur pays d’origine.
Globe terrestre brodé aux Etats-Unis en 1817.
Témoignages
Broder une carte, ce n'est pas uniquement s'approprier un territoire mais aussi se souvenir et témoigner. On retrouve des cartes brodées, parfois très simplement dans les broderies de prison mais également chez les exilé·es.
Lors de la seconde guerre mondiale, dans le camp de Changi[1], les femmes ont brodé des quilts avec des motifs variés et souvent naïfs. Certaines ont brodé leur pays d'origine (le camp comprenait surtout des Britanniques, des Australiens et des Néerlandais) et certaines le lieu où elles étaient enfermées. Témoignage et souvenir, 2 des fonctions de ces broderies d'enfermement sont réunies sur ce textile.
Le temps de l'engagement
Si les cartes brodées se sont développées avec la colonisation par les Européens et que la colonisation elle-même façonne les représentations du monde, aujourd'hui, les mouvements décoloniaux et de défense des peuples autochtones peuvent s'emparer du medium pour se ré-approprier les espaces et dénoncer les crimes coloniaux.
C'est la démarche par exemple, de Cian Dayrit en collaboration avec Henry Caceres qui ont exposé des cartes brodées des Philippines représentant le déplacement des population, les destructions causées par l'extraction dans un retournement subversif du medium. (Je vous encourage à suivre le lien pour voir les œuvres que je ne reproduirai pas ici sans autorisation)
Quand il s'agit de s'approprier un territoire, la question du medium (la broderie) n'est pas neutre. En effet, même si ce n'est pas universel à travers le temps et l'espace, les travaux d'aiguilles sont souvent associés au genre féminin. Et c'est particulièrement le cas de la broderie dans notre société.
De fait l'espace, le territoire ne sont pas des domaines toujours facile à s'approprier pour les femmes. Et elles en ont un usage et de fait, une vision, particulière, liés à leur place dans la société. Aujourd'hui cette manière d'appréhender l'espace, y compris l'espace familier donne lieu à des études et des expériences en cartographie.
C'est ainsi qu'en 2010, Élise Olmedo, a réalisé une cartographie sensible d'un quartier de Marakesh, avec les femmes de ce quartier, pour cartographier leur usage quotidien et avec un medium (le textile et la broderie) qui permet aux personne concernées de participer à l'expression de cette carte, et ce de manière créative [2].
Ces expériences me font penser à ces travaux de jeunes filles qui brodaient des représentation de leur cadre de vie au 17e siècle : la maison reliée par des chemins aux dépendances et aux différents lieux de leur quotidien.
Cet échantillon brodé daté de 1823 décrit plusieurs bâtiments : Horse Hill House et Kenton Cottage près de Londres. Il fait partie d'un ensemble d'échantillons qui représentent un ensemble de cottages près de Londres.
Témoignages, histoire, activisme se croisent dans ce large aperçu de l'histoire des cartes brodées. Et la pratique perdure aussi pour broder un avenir désirable. C'est ce qu'a fait le collectif AGIR qui a brodé un planisphère avec la faune et la flore représentant un monde sans frontières.

Broder des cartes ne semble pas être aussi ancien que j'aurais pu l'imaginer en imaginant cette collection, compte tenu de la popularité des cartes, en particulier des cartes marines depuis la fin du moyen âge. Mais c'est une pratique qui a une histoire riche qui perdure aujourd'hui et se renouvelle.
Comme la broderie en général, contextualiser et s'intéresser à son histoire et ses pratiques, c'est créer un lien avec ces brodeuses et brodeurs.
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Notes
[1] Changi est un camp de prisonniers construit par les Japonais à Singapour. A l'origine camp de prisonniers militaires, il finira par être également occupé par de nombreux civils, y compris des femmes.
[2] Pour aller plus loin : Élise Olmedo ; À la croisée de l’art et de la science : la cartographie sensible comme dispositif de recherche-création
