Les broderies polychromes figuratives à points comptés

Deuxième partie de mon tour d'horizon des broderies médiévales germaniques à points comptés. Vous pouvez, si ce n'est déjà fait, lire la première partie, consacrée à l'opus teutonicum.

Je vous propose aujourd'hui de nous intéresser aux broderies germaniques à points comptés où la couleur a une place prépondérante.

Tenture brodée, fin XIVe siècle, MET.

Dans les ouvrages sur l'histoire de la broderie, il y a souvent peu de distinction faite entre ces deux ensembles. Si on revient à la définition de Kay Staniland, on pourrait déduire que les broderies polychromes ne sont qu'une évolution de la broderie blanche à laquelle on aurait ajouté de la couleur petit à petit. Nous avons pourtant vu que l'opus teutonicum ne saurait être réduit à la définition de broderie blanche et que la couleur semble avoir toujours fait partie de ce type d'ouvrage.

Les broderies polychromes ne sont-elles qu'une évolution logique de la broderie à dominante blanche ou ont-elles coexisté ?

Il existe un large corpus de broderies polychromes, contemporain de l'opus teutonicum qui ne répond pas à sa définition. Le problème reste leur hétérogénéité. Si l'observation de broderies et les travaux de plusieurs historiens nous ont permis de proposer une définition de l'opus teutonicum, comment définir les autres broderies à points comptés ? En négatif ?

Evolution de l'opus teutonicum ?

Quelques pièces sont difficile à discriminer.

En effet, elles présentent quelques caractéristiques de l'opus teutonicum comme le tissu de fond qui reste visible mais ne répondent pas aux autres éléments qui le définissent comme l'utilisation du fil de lin ou la dominante blanche.

Tenture d'autel, légende de St Nicolas. Allemagne 1360 – 1370.

Sur cette tenture, le tissu de fond, une toile de lin, est visible. Les personnages et les décors sont brodés avec de nombreuses couleurs. La broderie en blanc est un peu plus présente sur les bandes décoratives florales en bordures et rappellent l'opus teutonicum. La variété des points utilisés est peu importante. C'est la couleur qui nous permet une lecture fine de la scène et non les différentes textures brodées.

Vous pouvez trouvez d'autres exemples avec des photos détaillées sur ce blog : trésor de l'abbaye de Marienberg (Helmstedt).

Ces exemples sont probablement représentatifs de ce que pourrait être une évolution de l'opus teutonicum auquel on accorderait plus de place à la couleur. Mais on le voit, ça s'accompagne d'un appauvrissement des techniques.

Pourtant ce n'est pas la majorité des pièces polychromes qui répond à ce critère. D'autant que certaines de ces pièces entièrement brodées sont contemporaines de l'âge d'or de l'opus teutonicum. Nous allons donc nous intéresser aux broderies polychromes à points comptés entièrement brodées.[1]

Les différences

Pas de fond visible

La majorité des broderies polychromes sont entièrement brodées (on ne voit plus le tissu de fond). En outre, le blanc y tient une place minime ou est totalement absent.

Un exemple impressionnant est l'ensemble des vêtements de Göss que j'ai évoqué à plusieurs reprises[2]. Daté du milieu du 13e siècle, cet ensemble est contemporain de l'âge d'or de l'opus teutonicum. C''est un ensemble de vêtements liturgiques (Cape, chasuble, dalmatique) entièrement brodés de fils de soie polychromes.

Origine : Autriche, XIIIe siècle ; Musée Autrichien des arts appliqués, Vienne.

Observons d'abord la dalmatique. Les motifs sont des animaux, réels ou fantastiques. La dalmatique n'est pas symétrique : une grande frise géométrique décore tout un côté. Certains caissons brodés sont même coupés. Sa construction semble être le fait de remplois de broderies.

Les figures sont brodées en soie colorées en variations de points de gobelins obliques empiétant travaillés pour donner différents effets de diagonales ou de chevrons. Le contour des figures est brodé au point de tige en couleur contrastée.

Les carrés sont encadrés par des frises géométriques brodées au point de croix natté.

Sur la chasuble les motifs et les techniques sont sensiblement différents. L'ensemble représente des personnages (Christ, apôtres, évangélistes …) :

Ici, le fond est travaillé également au point de gobelin oblique empiétant et les personnages sont travaillés avec différents motifs de points de satin et de point de brique. Notons au passage, la joue brodée en spirale qui rappelle l'opus anglicanum.

Cet ensemble brodé se distingue très nettement de l'opus teutonicum. On peut penser que l'utilisation de légères variations dans les points permet de créer des effets de texture. En effet, la soie reflète la lumière différemment selon l'angle sous lequel le point est brodé. Ces variations ont pu créer des effets à la lumière de bougies ou de lampes à huile mais on est loin de la grande variété de l'opus teutonicum. Il semble évident que l'utilisation de couleurs vives rend moins nécessaire ce type de subtilités.

L'usage de l'or et de la soie

Une des principale caractéristiques de ces broderies, contrairement à l'opus teutonicum est l'usage massif du fil de soie. On a pu le voir dans l'exemple précédent.

Mais il existe des pièces qui intègre des fils d'or, on va le voir, de manière très différente de ce qu'on connait à la même époque avec l'opus anglicanum.

Dormition, 1320. Bohème. Photo aimablement fournie par Jessica Grimm.
Vous pouvez retrouver d'autres photos de broderies médiévales sur son blog.

Antependium : scènes de vie des saints. Aire germanique début 14e siècle.

Sur ces 2 exemples, la broderie est majoritairement réalisée aux fils de soie polychromes au point de satin ou au point de gobelin empiétant. La lecture des scènes se fait grâce à la polychromie bien que la couleur soit un peu passée.

Les fils métallisés[3] ne sont utilisés que pour rehausser des éléments particulièrement important, comme les auréoles et les objets sacrés. En ça, l'usage du fil d'or rappelle un peu celui des textures et des couleurs dans l'opus teutonicum.

Techniques et points de broderies peu variés

On le voit, les techniques et points utilisés peuvent varier d'une pièce à l'autre mais sont peu nombreux sur une seule broderie. Par exemple, sur cette étole, seul le point de brique est utilisé.

Étole (détail), pays germaniques, 14e siècle. Lyon, cathédrale Saint-Jean.

La régularité du point de brique, toujours travaillé dans le même sens donne une texture très uniforme à cette pièce.

On peut deviner, sur les zones abîmée, que le motif a été tracé sur la toile de lin.

Broderies aux motifs tracés

Couverture de coussin d'autel, Origine : Allemagne ; 1400-1430 ;

Cette pièce est entièrement brodée de soies polychromes remplie avec un seul point : le point de croix natté travaillé en bandes verticales. Néanmoins quelques points de tiges viennent rehausser le dessin par endroits.

On pourrait penser que cette technique, brodée en bandes verticales les unes à côté des autres, répond à un motif dit « à grille »[4] mais le motif est bien tracé sur le tissu.

Dans les ailes de l'ange en bas à gauche, on peut observer les traits d'encre[5], les zones de différentes couleurs sont donc remplies en suivant le tracé directement sur le tissu. Un autre indice se trouve dans les plumes des mêmes ailes où les points de croix natté sont déformés pour correspondre au tracé plutôt que de respecter le comptage habituel utilisé sur le reste de la pièce.

Conclusions

Les broderies que j'ai montré dans cet article forment un ensemble peu homogène. Les principales caractéristiques communes, en dehors des techniques de points comptés sont :

  • Le tissu entièrement brodé, fond non visible
  • Un usage de fils colorés en soie (peu ou pas de fil d'or)
  • Une faible variété de points sur une même pièce
  • Le motifs tracés sur le tissu.

Impossible donc de les désigner par un point de broderie spécifique, encore moins de les rattacher à l'opus teutonicum. L'ensemble de ces broderies mériterait probablement d'être encore étudié à la loupe de sorte à y déceler si besoin des styles bien distincts. C'est la raison pour laquelle je les ai appelées sous le terme générique de « broderies polychromes à points comptés figuratives ».

Pourquoi « figuratives » ?

Parce que cet ensemble se distingue d'un autre type de broderie à points comptés de la même période et de la même zone : les broderies « à grille ».

Sur le dernier exemple que nous avons vu, il est nécessaire de s'attarder un peu sur la bordure fleurie de la pièce.

En effet, cette bordure est réalisée selon un schéma qui se répète au point près, contrairement au reste de la broderie. Et dans les zones où cette bordure est abîmée on ne distingue aucune ligne d'encre. S'il ne s'agit dans ce cas que de la bordure, il existe tout un ensemble de broderies de cette même période qui peut être définie par cette caractéristique : un motif simplifié pour s'adapter au point de broderie et répétable à l'infini.

Je vous propose de les étudier dans un article à venir.

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Notes

[1] Une fois de plus, c'est à travers la description de quelques exemples que je vous propose d'explorer ce corpus et de tenter d'en tirer les caractéristiques principales. Si je choisis uniquement quelques pièces, vous pourrez en retrouver d'autres, enregistrées sur mon tableau pinterest.

[2] Vous pouvez retrouver des références à ces vêtements dans différents articles : les points de broderie utilisés au moyen âge ou encore sur l'usage des broderies médiévales.

[3] La couleur des fils métallisé est essentiellement liée à l'oxydation, en effet les fils fabriqués à base d’alliages et non d'or pur s'oxydent et changent de couleur au lieu de simplement ternir.

[4] c'est à dire un motif dessiné sur un modèle à part (carton, parchemin, échantillon) et reproduit en comptant les points au fur et à mesure.

[5] Pour en savoir plus sur les techniques de dessin pour les broderies, voir mes articles : Pour en finir avec le syndrome de Pénélope et A vos marques, prêts, brodez !

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